L’invitation au voyage

« Les soleils mouillés

De ces ciels brouillés

Pour mon esprit ont les charmes

Si mystérieux

De tes traîtres yeux,

Brillant à travers leurs larmes.

 

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté »

 

Extrait poème L’invitation au voyage de Charles Baudelaire (1821-187), Les Fleurs du Mal

Sept milliards d’être humains,

Sept milliards d’instruments,

Sept milliards de résonnances,

Une infinité de possibilités;

Une seule Terre.

Comment l’acteur réalise ce tour de force de vivre cent vies en une seule ?

La question mérite réflexion, et surtout une formation !

De notre côté, nous sommes aux prémices de notre apprentissage. Et ces quelques mots sont ici couchés comme une invitation au voyage…

Alors, encore une fois, bienvenue à bord de votre vaisseau, votre habitacle…

Celui-ci n’est autre que votre corps, votre être tout entier. Il s’agit de votre instrument.

Votre jeu s’inscrit dans votre attitude corporelle, votre visage et bien sûr votre voix l’iceberg ; et pour être juste, il s’agit de le vivre, vraiment. Et c’est là que commence l’immersion, le début du voyage.

Comment  y parvenir ? C’est là toute la question !

À l’intérieur de votre instrument surgit, sans crier gare, à pas de loup ou au contraire à grand renfort de fanfares, un tournoiement d’émotions, d’états, vous offrant les impulsions vitales utiles pour embarquer dans un voyage et entrer en résonnance avec cet autre instrument.

Avant toute chose, une préparation physique, un échauffement de votre corps est nécessaire pour réveiller votre être, le rappeler, l’inspirer et lui promettre un bouquet d’états dont vous n’avez aucunement le contrôle si ce n’est de le laisser s’exprimer.

La préparation mentale elle, est vouée à vous faire oublier votre ego, à mettre de côté ce marionnettiste, ce menteur qui gâche à coup sûr ce à quoi vos instincts vous conduiraient naturellement à vivre. Vous n’êtes plus vous, vous êtes un instrument. Voilà le mantra.

Soyez prêts aussi à vous exposer, à retrouver votre fleur de peau, votre vulnérabilité, le chemin véritable qui vous mène à laisser s’échapper les effluves de votre essence, et invite d’autres à respirer votre parfum.

Celui-ci se révèle toujours envoûtant lorsqu’il est réel et maintient captif un public sans qu’il ne sache véritablement pourquoi. Vous seuls le savez…et Tiffany !

Le décollage

Les conditions du décollage se présentent sous la forme d’un exercice de répétition.

Assis, face à face, vous devenez cet instrument et vous accueillez la résonnance de l’autre. C’est de cet autre que dépend votre souffle de vie, sans cette connexion, cette disponibilité et ce lien que vous tissez ensemble, vous ne pourriez vivre.

Son regard, ses yeux disent tout ce dont vous avez besoin pour mettre les gaz. Le premier à dégainer est celui qui inscrit les premiers mots autorisant le décollage. Ces mots sont l’étincelle, le démarreur, décrivant l’état de votre interlocuteur (tristesse, colère, joie, bonheur, solitude, fatigue, pour n’en nommer que quelques-uns). Ils seront répétés, action-réaction, jusqu’à atteindre une vitesse de croisière… Vous avez décollé !

La vitesse de croisière

Parler derrière les mots. Explorer sa fréquence. Réagir instinctivement, sans discuter.

Débrancher le cerveau. Parler avec le corps. Faire vibrer son instrument. Tout cela en se rendant disponible, en plongeant dans l’autre, à travers son regard. Qu’importe les écueils,  vous continuez, coûte que coûte. Vos états vous embarquent et mènent la danse. Certains vous étonnent, d’autres vous effraient, ou encore  vous enchantent. Ils sont là, et, lorsque vous réussissez à les détecter, vous les explorez, vous les creusez jusqu’à y plonger entièrement. Ils se sèment et grandissent à la lumière du regard de cet autre. La forme du voyage dépend de chacun de vos gestes, vos états, de cet instant, de ce moment présent que vous vivez avec l’autre.

Les zones de turbulences

Celles qui vous font revenir à vous, celles qui vous secouent jusqu’à vous déconnecter de l’autre et du voyage. Ce sont ces « out », que la pratique permet d’apprivoiser jusqu’à être « in » de bout en bout, c’est-à-dire un instrument au service de ses états, de sa propre mélodie pour le plaisir de réaliser cette symphonie qui se compose avec cet autre.

Ces zones de turbulences vous seront propres. De sûr, une énergie faible, certains blocages, un cerveau en alerte et vous sortirez de la piste illico presto. La vigilance, voilà votre principal allié.

Le gilet de sauvetage

Pour rester à bord et vous empêcher de vous enfoncer, vous pouvez vous reposer sur votre gilet de sauvetage : votre diaphragme. Celui qui vous soufflera votre vérité, votre réalité dans ce voyage et vous ramènera à l’autre.  Et si vous n’en avez pas encore le réflexe alors ce sera l’équipage qui vous le rappellera !

L’équipage

Lors de tous ces voyages vous n’êtes jamais laissé seuls. Un guide reste aux aguets, et lit aussi bien vos « in » que vos « out ». Cette personne est votre commandant de bord et s’assure aussi bien de la sécurité de ses passagers que de l’authenticité de la direction prise. En cela, Tiffany Stern impressionne. Sa perspicacité, sa concentration et ce souffle d’inspiration qu’elle vous prodigue  déterre des états enfouis, ouvre une voie obstruée et libère votre instrument pour mieux continuer son voyage. Ce sont ces points d’appui qui nous font progresser, ce retour, cette lucidité qui nous éclaire. Que ce soit par le commandant de bord ou ses fidèles copilotes, que sont Amandine Klep et Julie Vignau, l’équipage régule le trafic de nos états, nous aiguille et nous oblige aussi bien à faire face qu’à être honnête. Sans cet équipage, rien ne serait possible et beaucoup de voyages resteraient en surface.

L’atterrissage

Le signal donné par l’équipage vous ramène à vous, l’instrument s’échappe pour rappeler votre cerveau, voici la fin du voyage. Voilà aussi, le début du décryptage de ce que votre instrument a vécu.

Oui,  quelle relation unissait ces deux instruments ? Quelle scène se jouait-il autant en dedans que devant leurs yeux ? Etait-ce deux amis ? Deux frères ? Un couple ? S’aimaient-ils ? Se déchiraient-ils ? …

Par quels états êtes-vous passés et comment s’inscrivaient-ils dans votre corps, dans votre souffle, dans votre voix ?

Avez-vous compris ce que traversait cet autre instrument ? Avez-vous véritablement réussi à dialoguer ?

Enfin, ne dit-on pas qu’un bonheur ne vaut que s’il est partagé ? Or, quel pied lorsque ce voyage comprend ces deux instruments – dans tous les sens du terme…Et quelle joie, en tant qu’instrument, d’avoir réussi à jouer des notes jusque là insoupçonnées !

En tout cas, Cher Lecteur, ces simples mots ne vous permettront que de regarder au travers le trou de la serrure, et leur pleine compréhension ne pourra passer que par l’expérience elle-même.

Sachez simplement que vous avez déjà tout en vous dont cette clé qui vous permettra d’ouvrir et de passer cette porte… il ne manque plus que ce pas qui vous mènera à nous… Avec une certaine hâte de voyager avec vous, je vous dis donc, à tantôt !

Bénédicte Beaurenaut