La Route

À tous les voyageurs, passés, présents et futurs.

La formation d’acteur est une route. Pas une autoroute, non. C’est une route de montagne, sinueuse et mystérieuse. Avant de nous mettre en chemin, lorsque nous nous décidons finalement à partir, nous n’en voyons qu’une infime partie. Le reste de la route se perd dans les montagnes, passé le premier col. Comment savons-nous que nous voulons prendre ce chemin ? Nous en avons rêvé. Ce mystère est assez grand pour remplir nos têtes et nos cœurs et nous nous sentons poussés par une force invisible. Partir. Partir vers l’inconnu, partir vers cette aventure que tant d’autres nous ont contés ; ces autres voyageurs qui ont arpenté leur propre route et en sont revenus transformés et remplis d’histoires extraordinaires. Alors à notre tour, nous avons pris la route.

La première étape est périlleuse. Le début de la route monte dans les montagnes, c’est pourquoi la piste est raide. Il faut grimper. Grimper pour s’élever au-dessus de ce que nous avions l’habitude de vivre. Quelle est la véritable épreuve de cette étape ? Ne garder que le nécessaire. Nous avons quitté notre vie d’avant avec de lourds bagages. Nos parents ainsi que notre éducation nous ont chargés de nombreuses couches superflues. Il est temps de s’en défaire. C’est un processus long et difficile. Certains de nos fardeaux sont là depuis tellement longtemps que l’on en vient à croire qu’ils font partie de nous. Alors nous faisons le tri, par l’expérience. Est-ce que cela m’aide à grimper ou est-ce que ça ne fait que me retenir ? Après notre laborieuse ascension, nous arrivons enfin au sommet : quelle vue ! Cette région dont nous croyions tout savoir nous apparaît tellement différente depuis ce nouvel endroit ! Mais alors même que cette première étape est franchie, nous comprenons que la route continue et se perd au loin. Il est temps de prendre un peu de repos pour repartir le lendemain.

Cette route n’est pas une route ordinaire. Elle serpente dans les plus beaux paysages imaginables et dans les plus sombres contrées. Elle est surtout particulière car de nombreux obstacles se dressent sur son chemin. Des murs qui peuvent être immenses ou minuscules, tous différents. Des créatures effrayantes ou ridicules. Des pièges tendus par les autres et par nous-mêmes. Celui qui attend une route bien droite vers sa destination sera déçu. Cette route fait de nombreux détours et souvent nous oblige à revenir en arrière pour changer de cap. Il arrive qu’un obstacle particulièrement impressionnant nous bloque totalement la vue sur le reste du chemin. Et lorsqu’il nous résiste plus longtemps que d’habitude, il arrive que le doute s’installe. Le reste de la route en vaut-il le coup ? Les paysages cachés derrière ce mur sont-ils à la hauteur des efforts nécessaires pour le franchir ?

C’est dans ces moments que nous avons besoin de l’aide d’autres voyageurs. Ils parcourent leur propre route. Leurs paysages et leurs épreuves sont différents. Cependant, nous nous croisons souvent et nous échangeons nos dernières aventures, nos récentes découvertes. Et lorsque nous doutons, il arrive que nous voyons quelqu’un, non loin, sur une route parallèle, en train de franchir ce même obstacle qui nous retient. Alors nous reprenons courage et avec une force renouvelée nous repartons à l’assaut.

Cela est impossible sans une certaine attitude entre les voyageurs. Tolérance. Bienveillance. Respect. Appelez cela comme vous voulez. Chacun d’entre nous est bloqué à un moment ou à un autre. Chacun d’entre nous a vécu, et vivra encore de nombreuses fois, des périodes de doute. Mais chacune de nos routes est unique et il nous est impossible de juger le comportement d’un autre voyageur. Nous ne sommes pas sur sa route, nous n’avons rien vu de ses paysages ensoleillés ni de ses noires cavernes. Il les partagera s’il le veut et notre rôle, les uns envers les autres, est simplement de se tendre la main lorsque nous trébuchons. Puis repartir.

Je suis un voyageur. J’ai choisi ce mode de vie là où d’autres préfèrent se sédentariser. J’ai choisi la route. Et chaque jour, qu’il pleuve, qu’il vente, que l’orage menace ou que la neige tombe, vous me trouverez en train de marcher sur mon chemin.

David Irribaren